« Pourquoi il ne faut pas régionaliser la Culture » ma carte blanche parue dans le journal « L’Echo »

retrouvez ci-dessous le texte de  ma carte blanche parue dans le Journal « L’Echo » le 19 août 2016.

Carte blanche

Pourquoi il ne faut pas régionaliser la culture!

De nombreuses voix s’élèvent pour réclamer une régionalisation de matières aujourd’hui communautaires comme la culture. Ces revendications sont mues par toutes sortes de raisons, des plus idéologiques, identitaires ou nationalistes aux plus pragmatiques. Certains y voient même l’occasion d’un apport en testostérone. Aux arguments que l’on entend pour repousser cette évolution, à mon sens néfaste pour les francophones, je souhaite en avancer de nouveaux, liés à la nature même de nos institutions et à la place de la culture dans notre société. En effet, par définition, la Région s’ancre dans un territoire, qu’il s’agit de valoriser, comme un champ qu’on laboure pour en récolter du blé. La finalité est alors principalement d’ordre économique, et l’attractivité du territoire devient un adjuvant. La culture régionalisée serait ainsi amenée à s’inscrire dans un environnement largement dominé par cette approche-là. Avec, certes, des éléments positifs pour le développement : la connection de la culture avec les outils économiques serait plus étroite ce qui peut favoriser l’essor d’entreprises culturelles et créatives, et renforcer le rayonnement et l’attractivité d’un territoire. L’ancrage territorial peut également avoir du bon en termes de proximité et de diversité -même s’il n’en a pas le monopole: la « territorialisation » de la culture la rapproche en effet des citoyens et favorise la prise en compte de leurs besoins culturels. C’est une politique de la demande.

Je suis favorable à cette « territorialisation », pour laquelle je plaidais déjà dans « Bruxelles, métropole culturelle » publié en 2013 (Editions Cepess). Mais territorialiser n’est pas régionaliser! Une régionalisation institutionnelle, c’est à dire un transfert de la décision sur les politiques culturelles proprement dites pour faire correspondre un territoire avec une identité, se ferait au détriment du rôle sociétal de la culture, vu le prisme économique de la Région. Et fragiliserait tant la culture que l’identité.

En effet, la culture est bien plus qu’une affaire d’identité ou de testostérone dont on aurait besoin pour doper un territoire. Et si l’identité se nourrit de culture, celle-ci est une expérience dynamique: elle est l’expression et le récit de visions du monde, du rapport à soi et à l’autre, rapports qui évoluent dans le temps, pour chacun de nous. La culture a donc besoin de création pour se renouveler. Et seule une politique de l’offre peut stimuler la culture dans ce rôle. Cette politique de l’offre vise à soutenir les artistes, leurs lieux, leurs moyens, sans les soumettre à une finalité économique au stade de la création car celle-ci doit être libre et insubordonnée, tant à l’économie qu’à l’Etat. Ce n’est qu’ensuite qu’on peut la valoriser, alors en lien avec les outils économiques. Or régionaliser reviendrait à valoriser la politique de la demande au détriment de celle de l’offre. A soumettre la création à la forte tentation de l’orienter vers là où elle est peut être la plus profitable au territoire. Cela bornerait et fragiliserait la création, donc la culture, donc l’identité qui s’en nourrit. Régionaliser la culture pour renforcer une identité comme le réclament certains, c’est donc fragiliser la culture et l’identité. Régionaliser la culture, ce serait la dénaturer, en lui imposant la primauté de la finalité économique sur sa finalité sociétale.

Bien sûr, il faut un équilibre sans doute aujourd’hui imparfait. Il y a un besoin de faire dialoguer culture et territoire, de territorialiser la culture, avec un lien plus grand entre Communauté et Région, entre culture et économie. Des instruments existent, comme l’idée d’un G20 culturel, plateforme informelle qui permettrait de réunir pouvoirs publics et acteurs culturels et économiques autour de projets communs. Territorialiser oui, régionaliser non.

 

Hamza Fassi-Fihri

Vice-président du cdH

Député bruxellois